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30 octobre 2011 7 30 /10 /octobre /2011 17:22

 

Jeudi 20 octobre

19h15 – La nuit est déjà presque tombée. Sous les lampadaires du boulevard de Belleville, sur le terre-plein central, le marché n’est pas très actif. Les vendeurs sont éparpillés. Ces derniers temps, les biffins ont du mal à se réapproprier l’espace régulièrement nettoyé par les flics et les agents de la mairie. Ce soir ne fait pas exception. Il faut dire que la stratégie de harcèlement n’est pas la même qu’à Barbès : ici la colonisation policière a déjà atteint un stade avancé, le contrôle est quasiment permanent. Belleville est depuis longtemps sous occupation. Des équipes de flics en uniforme font des allers-retours incessants, ne laissant que peu de possibilités aux vendeurs pour reposer leurs affaires sur le trottoir.

Les énervés de la BST passent moins souvent, à croire que la hiérarchie leur a ordonné de lâcher du lest, de la jouer mollo. On n’entend plus aussi fréquemment les coups de matraques effrénés du major Toineau contre les poteaux métalliques, annonçant l’arrivée imminente de sa meute policière qu’il mène à la chasse aux pauvres. Pourtant la traque n’est pas finie pour autant et l’étau s’est même resserré. Au lieu de débarquer à l’improviste et de façon violente, les flics sont omniprésents, ils ne quittent plus le boulevard.

19h25 – Deux équipes de flics, sept au total, remontent le boulevard à pas lents. On dirait une battue. Puis ils se séparent : quatre agents de la BSQ DSPAP 11 /85 (Brigade de Soutien de Quartier intégrée à la Direction de la Sécurité de Proximité de l’Agglomération Parisienne) d’un côté, trois agents d’une quelconque Unité de Sécurisation de Proximité de l’autre. Ces derniers, en s’approchant du métro Ménilmontant, font fuir les biffins, roulant des mécaniques et empêchant les moins vifs de récupérer leurs affaires. Un grand flic agrippe un drap qu’une femme rom essaye de replier. Elle ne se laisse pas impressionner, plaisante même en désignant ses affaires : « C’est beaucoup d’argent ». Lui, ironique, lui répond : « Pour gagner de l’argent ’faut travailler » puis « Allez, poubelle ! ». Elle tient bon, alors il lance « Y’a de la place aussi pour vous, vous voulez venir à la benne avec moi ? ». Elle finit par lâcher, résignée.

19h30 – Finalement, les trois flics restent seuls à veiller sur un tas de ballots remplis de vêtements, de bouffe et d’électronique. Un camion-poubelle ne tarde pas à arriver (Derichebourg environnement, camion n°3308 immatriculé AK-908-CG 92), suivi d’un utilitaire de la mairie de Paris (immatriculé 208 QFW 75). Les trois flics saisissent les ballots, aidés par les agents de la mairie, puis les balancent dans le camion-poubelle. On remerciera la mairie de Paris de collaborer avec la police dans ses opérations de nettoyage.

Les trois chasseurs rejoignent leurs collègues, avant de remonter ensemble le boulevard jusqu’au métro Belleville. Sur leur parcours, ils parviennent à contrôler et fouiller quatre personnes (tous étrangers bien sûr) : sur cinq-cents mètres, ça fait une bonne moyenne ! Puis, relax, ils s’arrêtent et bavardent un peu, avant de retourner vers leurs comico respectifs, probablement satisfaits d’avoir contribué au rétablissement de l’ordre républicain.

La chasse aux pauvres prend à Belleville une forme insidieuse, voire silencieuse. Sans trop de remous, la police impose au quartier sa présence et son contrôle permanents. A quelques pas de là, des masses de bobos s’entassent dans les cafés branchouilles, bien loin de cette réalité sociale violente qui ne les concerne pas, mais dont ils sont directement responsables. La flicaille et son contrôle sont un passage obligé vers le règne total et égoïste de la petite bobo sphère alter capitaliste.

Barbès n’en est pas encore là, mais avec le plan de réhabilitation du quartier de la goutte d’or (présenté par les édiles et les urbanistes comme le « dernier quartier insalubre de la capitale »), cela ne saurait tarder. Ils (pas nous, les autres, les pas-gentils) adorent tellement les villes insipides, en verre et sans espaces verts, parsemées de mobiliers urbains métalliques (anti pauvres eux aussi), où chaque corniche abrite sa caméra et ses piques anti pigeons (aussi sales que les pauvres) et où les néons concurrencent les placards publicitaires pour transformer les rues en couloirs d’hôpitaux. Dans leurs villes rêvées, véritables paradis infernaux, des contingents entiers de flics (en pyjama bleu ou en tenue bourgeoise, à pieds, à vélo ou en segway) côtoient des myriades d’agents de sécurité (pauvres et soumis de préférence) et autres citoyens volontaires (pas nous, les autres, les méchants), pour s’assurer que tout est bien en ordre et que chacun rentre bien dans le rang (et vote). Enfin, dans leurs villes, les rues portent des noms comme « avenue Bouygues », « boulevard Vinci », « place Takieddine »...

Mais cessons ici cette prose fataliste. Préparons nos frondes, car l’occupation a repris

 

Mercredi 26 octobre

On arrive sur place entre 9h30 et 10h00. Le marché libre occupe déjà une bonne partie du parvis devant la sortie du métro Barbès. Le soleil est de sortie, mais il fait quand même bien froid.

10h25 – Les flics sont déjà là. Le fourgon blanc bien connu (immatriculé 831 NWR 75) ouvre la voie, conduit par trois flics en uniforme de la « Sécurité de Proximité de l’agglomération parisienne ». Pour ce faire, il emprunte le sens interdit sous le métro aérien et vient se garer juste devant les vendeurs de menthe. Immédiatement derrière lui vient se coller la voiture de police (immatriculée AH-950-WB) de l’unité cynophile, elle aussi conduite par quatre flics en uniforme. Enfin, toujours au même moment, comme tombés du métro, cinq flics en civil pénètrent le marché à la recherche de caddie clandestins et de sacs délinquants.

Deux des flics en civil, toujours sans brassards police (notons qu’on ne les a JAMAIS vu porter leurs brassards), se cachent sous leur capuche noire. L’un d’eux porte devant le visage une écharpe de supporter. Ils prennent des sacs ici et là, les ramènent au fourgon et remontent quelques mètres le boulevard de la chapelle, avant de s’engouffrer dans leurs véhicules et de repartir en direction du magasin Tatie.

10h50 – Fausse alerte : quatre flics de la BAC (sans brassards police) s’arrêtent sur le bord du trottoir et descendent de leur voiture (immatriculée 106 PRS 75 et emboutie sur le côté avant gauche). Il n’en faut pas plus pour disperser le marché. Ils sont venus à l’appel d’un vieil homme qui s’est fait frapper par un inconnu, mais repartent bientôt en laissant le pauvre homme avec sa lèvre en sang et son caddie vide. Le fait d’être pauvre et algérien n’a pas dû jouer en sa faveur pour obtenir l’aide des super-héros de la police nationale...

11h04 – Une demie heure s’est écoulée avant que le fourgon blanc ne revienne avec son escorte. C’est la même équipe. Le flic dissimulé a tombé la capuche, mais garde toujours son écharpe devant le visage. On ne voit que ses yeux et son crâne rasé (c’est bon signe). Dans leur échappée sauvage, les flics essayent d’attraper le sac à main d’une femme. Celle-ci résiste et se fait aussitôt malmener par les rustres de la république, qui l’empoignent par le bras et la forcent à les suivre. Elle a beau crier qu’il s’agit de son sac personnel (cela y ressemble fortement d’ailleurs), il ne la laissent pas partir et l’amènent au fourgon. Là, abandonnant son sac à main, la femme prend ses jambes à son cou et disparaît dans la foule. Peu en importe aux flics qui reprennent leur activité. Ils remontent à nouveau le boulevard et saisissent ce qu’ils peuvent avant de prendre (toujours en sens interdit) la rue des Islettes. Là, ils se lancent à la poursuite d’un groupe de femmes rom. Un homme, tenant à la main un petit garçon, tente de les prévenir en sifflant, en vain. Deux flics en civil viennent le contrôler puis lui demandent de les suivre, toujours avec son petit garçon. Entretemps, les femmes rom se sont faites saisir toutes leurs affaires. Tout est jeté dans le fourgon qui repart aussitôt. Il est 11h11.

Ce qui nous frappe, c’est l’aspect méthodique et furtif de l’intervention, qui n’a duré que sept minutes. La précédente intervention n’a duré que cinq minutes. Les policiers auraient-ils la faculté de caractériser une infraction et d’en identifier l’auteur en quelques secondes ? La déontologie ne voudrait-elle pas que les personnes visées puissent se défendre, faire valoir leurs droits, savoir à qui elles ont affaire, connaître la fonction et le matricule des flics qui les attaquent ?

En réalité, les unités de police se comportent à Barbès (et ailleurs on n’en doute pas) comme des escadrons punitifs, dont les membres se questionnent bien peu sur l’arbitraire de leurs actes. La guerre qu’ils mènent contre les pauvres est de plus en plus légitimée par les autorités, qui n’hésitent pas à multiplier les arrêtés contre ceux qui n’ont rien, à l’exemple de l’arrêté anti-mendicité du maire de Marseille Jean-Claude Gaudin ou de l’arrêté anti-glanage du maire de Nogent-sur Marne Jacques J.P. Martin.

Lorsque l’Etat rétablira la bonne vieille loi napoléonienne contre le délit de vagabondage, il n’y aura pas à douter que nos flics sans brassards se lanceront spontanément à la poursuite de tous les gens « sans domicile certain, ni moyens de subsistance, et qui n’exercent habituellement ni métier, ni profession » (définition juridique donnée par l’article 270 du code pénal de 1810).

A vos abris, chômeurs, étrangers et sans-abris, la réaction reprend du poil de la bête !

 

Samedi 29 octobre

Barbès, toujours Barbès. On y est dès 9 heures, alors que les biffins s’installent encore timidement, n’occupant que le parvis du métro. La régularité de notre présence s’explique par notre volonté de maintenir une veille permanente. Depuis deux semaines, on a eu la sensation que les tensions étaient retombées et que le copwatch avait somme toute eu un impact. On se rassure comme on peut. Les flics s’abritent sous leur capuche et ne s’attardent pas, comme si quelqu’un leur avait dit « Les gars, calmez un peu le jeu » (N.B. : dans la police on tient très peu compte des filles). Et puis dans leurs remarques au moment des contrôles, on sent que leur image commence à les obséder.

9h45 – Fausse alerte : quatre flics en uniformes fondent à travers la foule, ne font que passer. Les vendeurs s’échappent, croyant à une intervention, vent de panique qui semble beaucoup amuser les flics. Ils partent déjà.

9h50 – Fausse alerte : une voiture de police (immatriculée 75 N-5767-G) s’arrête au milieu de l’intersection du boulevard de la Chapelle et de la rue Guy Patin. Elle y reste en stationnement pendant plusieurs longues minutes. Les vendeurs sont inquiets, mais ne rangent pas leurs affaires. Dans la voiture, deux flics scrutent avec insistance la foule, puis repartent comme ils sont venus.

10h25 – Le fourgon blanc arrive, plus tard que d’ordinaire. La porte latérale s’ouvre et deux flics en civil en sortent (c’est interdit normalement de transporter des personnes à l’arrière d’un fourgon sans banquettes, non ?). L’un d’eux sort spontanément sa matraque télescopique et s’en sert pour faire des moulinets dans les airs, histoire de se faire respecter sans doute (c’est ça la force brute). Dans la fine équipe, seule la femme porte le brassard police, mais en pendentif à sa veste, juste sous un gros crucifix (quand t’es en civil, même la laïcité y passe). La foule se disperse et la petite troupe se lance. Un, deux, trois sacs, un caddie. Difficile de compter le nombre de prises.

10h29 – Les flics repartent. Ils ont battu un nouveau record de vitesse : l’intervention éclair a duré 4 minutes.

12h08 – Les mêmes flics sont de retour. Cette fois-ci ils sont arrivés de l’intérieur du métro Barbès. Mais il semblerait que leur fourgon a eu un petit contretemps, car ils errent dans la foule, le portable à l’oreille. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Du coup, ils vont de droite à gauche, font remballer les biffins sur leur passage, mais ne prennent rien. L’un d’eux reste en retrait, semble avoir perdu ses collègues. Comme pris d’une angoisse, il met sa capuche noire sur la tête et erre encore quelques secondes avant de retrouver l’un de ses comparses qui est en train de sermonner un vendeur au pied des grilles du métro. Ils finissent par se regrouper et remontent la rue des Islettes pour s’en retourner bredouille chez eux. Sans fourgon, ils sont perdus.

12h48 – Mince, cette fois-ci c’est pour nous ! Alors que les mêmes flics en civil s’en prennent à un groupe de tchétchènes devant le dépôt RATP, deux copains s’approchent pour voir ce qu’il se passe. Deux femmes et un homme viennent de se faire confisquer deux caddies et deux sacs remplis. Les flics les contrôlent et restent autour de leur prise, en attente de leur fourgon. Deux d’entre eux se sont décidés à mettre leur brassard police. Les deux autres visiblement s’en fichent. Les personnes interpellées tentent de négocier pour récupérer leurs affaires, tandis qu’une foule se regroupe autour par curiosité (dont un sociologue qui était là pour étudier la situation). Deux copains s’y mêlent aussi.

Il n’en faut pas plus pour qu’un des copains soit reconnu par les flics. Il tente de s’esquiver, mais aussitôt deux flics l’interpellent et l’obligent à se rapprocher de leurs collègues. Damien (un des flics) lui demande de mettre les mains contre le mur, puis le fouille et contrôle ses papiers. Pourquoi ? Pour le simple fait d’être là, même sans caméra.

Florilège de propos de flics :

Ah ba on se connait ! Vous voulez retourner voir le chef ? [réponse du copain : c’est vous qui décidez]

C’est votre adresse actuelle ça ? Vous avez une résidence sur Paris ? Ça doit vous coûter cher de venir tous les weekend. [Réponse : je suis un grand voyageur]

Vous faites quoi dans la vie ? [Réponse du copain : ça je n’ai pas à vous le dire] Ah oui, je sais bien, vous êtes journaliste [ils n’ont décidément rien compris]

Vous n’avez rien d’autres à faire ? Quand vous vous ferez agresser, vous viendrez nous voir [toujours la même rengaine]

Vous avez quel âge ? 22 ? Combien il a [a son collègue] ? ...26.

Chacun prend ses responsabilités [à la question du copain : pourquoi vos collègues ne portent pas leur brassard ?]

On n’en peut plus d’avoir nos visages sur des sites internet. Après on risque la mort (sic) [à la question du copain : pourquoi certains de vos collègues se cachent le visage ?] Vous savez le fondement de ce qu’il se passe ici ? [Comprendre « pourquoi on intervient ici »]

Ces gens volent les stocks alimentaires [en parlant des biffins].

Ça vous fait plaisir de faire ça. Le soir, quand vous allez vous coucher, vous êtes contents de votre journée [réponse du copain : vous vous intéressez à ce que je ressens maintenant ?]

Finalement, il lui rendent les papiers et s’en vont avec leurs caddies. On se rassure en se disant qu’au moins pendant ces vingt minutes, ils n’ont fait chier personne d’autre.

Des veilleurs des marchés libres.

(Source : paris.indymedia.org)

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Published by jean-rumain
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