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18 septembre 2011 7 18 /09 /septembre /2011 13:57

Shame on YOU

 (Shame on you, collages sur toile, 72 x 110 cm)

 

1 : Féminiser la langue française : l’expérience québécoise

 

Cet article s’appuie en grande partie sur les interventions de Claudie Baudino (directrice du centre Hubertine Auclert) et de la Canadienne Chantal Santerre lors des journées intersyndicales femmes en mars 2011.

Un peu partout, de plus en plus de femmes occupent des emplois auparavant réservés aux hommes. En France, depuis la loi relative à l’égalité professionnelle de 1984, les offres d’emplois doivent être féminisées au grand dam de l’Académie française pour qui, « en français, le genre et le sexe n’ont aucun rapport ». Dans les années 90 on nomme de plus en plus les femmes au féminin. On dira désormais « Mme la ministre ». En 1998-1999, dans Femmes, j’écris ton Nom (documentation française), il est démontré qu’il n’y a aucun obstacle à la féminisation des noms de métiers. Pourtant le masculin reste la valeur générique.

Au Québec, la réflexion est plus avancée. Il est évident dans ce pays que le français est le relais et l’allié du sexisme. Dès la fin du XIXe siècle des journalistes québécoises féminisent les noms de métiers dans Le Coin du Feu tout en se battant pour les droits civiques. Cette lutte sera reprise dans les années 70 : en 76 un guide parait sur l’actualisation des noms de professions. Aujourd’hui, on n’utilise plus l’adjonction du mot femme comme dans « femme écrivain » ; on dira forcément « écrivaine ». Mais on utilise encore la solution de facilité qui consiste à mettre une note en début de texte pour expliquer qu’on utilise le générique masculin uniquement « pour alléger le texte »…

Quelques syndromes du sexisme langagier habituel

En 2000, Louise Larivière publie « Pourquoi en finir avec la féminisation linguistique ou à la recherche des mots perdus ». Elle y met à mal les principaux arguments, qu’elle appelle des « syndromes », utilisés par les détracteurs/trices de la féminisation.

Il y a le syndrome de la place prise.

On ne pourrait mettre certains termes au féminin car le mot désigne déjà quelque chose d’autre comme « foreuse » (une machine) ou « manœuvre » (un déplacement). Pourquoi alors personne ne trouve gênant de parler d’un « secrétaire » (un meuble) ou d’un patron (un bout de papier) ?

Le syndrome de l’horreur.

Certains suffixes auraient un caractère péjoratif comme le suffixe en « euse ». Mais des mots comme « chanteuse » ou « skieuse » sont pourtant communément utilisés. D’autres substantifs seraient rejetés pour cause de « composante » péjorative. « Écrivaine », ce n’est pas beau car ça finit par « vaine ». Ah oui ! « Écrivain » finit bien par « vain ». Et pourquoi « châtelaine » ou « riveraine » ne posent-ils aucun problème ? De même le substantif « agente » (qui existe pourtant !) est massivement rejeté pour sa « soi-disant » laideur. Et « régente » ? Et « parente » ?

Le syndrome de la phrase négative.

On ne pourrait utiliser certains termes parce que « ce n’est pas dans le dictionnaire ! » C’est l’usage d’un mot qui le fait entrer dans le sacro-saint dictionnaire et non l’inverse ! Oui mais, argue-t-on souvent, « la féminisation ne va pas avec la langue française ». Pourquoi alors ne pose-t-elle pas de problème au Québec ?

Le syndrome de la haute voltige.

Vous comprenez, le terme féminin serait tellement « discriminatoire » ! C’est sûr que lorsqu’on est une femme, être désignée au masculin, c’est extrêmement valorisant, n’est-ce pas Mme le Recteur ?

Vers des termes épicènes

La féminisation telle qu’on la pratique en France en ajoutant un « E » ou un « -e- » a été abandonnée au Québec. Au-delà de la féminisation des titres on a recours le plus possible à des termes épicènes. Plutôt que d’écrire « les employéEs » ou les « employé-e-s », on écrira « le personnel ». On trouve la « fédération des personnèles » pour indiquer qu’il y a des femmes et des hommes. Au lieu d’écrire « cinquante femmes et un cochon sont morts dans la tempête » (sic), on dira : « les victimes de la tempête sont cinquante femmes et un cochon ».

Si le Québec mène une réflexion sur le sexisme véhiculé par la langue, la rédaction non-sexiste n’est toutefois pas encore généralisée dans les textes officiels de ce pays. Un peu plus d’un tiers des textes qui émanent des ministères tiennent compte des deux sexes. En revanche, certaines choses semblent acquises comme la féminisation des « titres ». Ainsi, une expression comme « le salon de l’étudiant », qui ne fait pas sourciller grand monde chez nous, serait inconcevable au Québec car elle fait abstraction des étudiantes.

Là-bas comme ici, il faudrait aborder la rédaction non-sexiste à l’école plutôt que d’asséner que « le masculin l’emporte sur le féminin ». Il ne faut pas perdre de vue que les dictionnaires sont des créations idéologiques et que l’Académie française n’est pas connue pour être l’avant-garde du féminisme.

Commission fédérale droits des femmes

(Source : http://www.sudeducation.org/Feminiser-la-langue-francaise-l.html)

 Ouvrez-la-2.jpg

 

(Il est très sympa le "petit bonhomme Sud"...à quand son équivalent féminin ?)

 

 

D’autres articles, un peu plus anciens :

 

2 : Féminisation : quel sexe pour la langue de Molière et Beauvoir ?

(rue89.com,  Mouloud Akkouche, 9 mai 2011)

Adeptes d'une langue non sexiste, des pétitionnaires partent en guerre contre le vieux principe grammatical qui veut que le masculin l'emporte sur le féminin. Une règle apprise à l'école. Ils veulent abroger la règle imposée en 1676 par le père Bohours qui préconisait : « Lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte ».

Les signataires souhaitent un retour à l'usage en cours avant le XVIIe siècle, qui voulait « qu'un adjectif qui se rapporte à plusieurs noms s'accorde avec le nom le plus proche. »

La grammaire serait-elle sexiste ?

La lutte pour l'introduction de l'égalité des sexes dans la langue française ne date pas d'aujourd'hui. Certains taxeraient ce combat de futile par ces temps très difficiles ? A la lecture des articles et commentaires sur le sujet, on sent que ces femmes – plus nombreuses que la gent masculine – ne lâcheront pas le morceau.

Certe, la linguistique est un débat qui ne touche pas toutes les catégories sociales, et si l'on pose la question à une bénéficiaire du RSA vivant seule avec quatre enfants, forte est la probabilité qu'elle réponde que ce n'est pas sa priorité. On serait donc face à une problématique de bobos et de militants féministes, soit un faible pourcentage de la population. Cela dit, des combats très importants ont été menés par une minorité avant d'être adoptés par la majorité. Ces signataires seraient-ils avant-gardistes ?

Changer la règle pour influer sur les comportements

Après tout : pourquoi ne pas changer nos habitudes grammaticales ? Est-ce que cette nouvelle règle ferait réellement évoluer les comportements ? Difficile de penser qu'elle empêchera un éventuel endoctrinement sexiste des futures générations, mais sait-on jamais.

Si l'on féminise la grammaire, d'autres groupes vont vouloir imposer une pression sur la langue. Certains se mobiliseront encore plus pour effacer toute trace de propos colonialiste dans les livres d'histoire et les dictionnaires. Pareil pour les pourfendeurs du racisme, de l'antisémitisme et de l'homophobie. L'expression « gagner son bifteck » sera-t-elle critiquée par les végétariens salariés ? Les grammairiens et lexicographes ont du mouron à se faire.

Discours des élites : quota d'expressions populaires et accents de terroirs

Les fils de prolétaires imposeraient également leurs desiderata à l'élite des universitaires et des journalistes, comme par exemple un emploi plus large de termes de la culture populaire. On sait que les citoyens élevés dans ce milieu sont souvent obligés de mettre un mouchoir sur les codes de leur éducation pour progresser socialement.

Une discrimination liée au langage d'origine, aux us et coutumes familiaux, entre autres. Qu'en pense le quota exfiltré des ZEP et immergé à Sciences Po, en tant que gagnants du mercato des cerveaux en banlieues défavorisées ?

A une époque, on conseillait aux étudiants rouleurs de R de se soumettre à l'intonation en vigueur dans les beaux quartiers de la capitale. Les provinciaux vont aussi revendiquer la revalorisation de leurs accents. Halte à la suprématie du parisien dans l'hexagone !

La féminisation de la grammaire et d'autres luttes ont leur part de légitimité. Mais l'émergence de revendications de toutes sortes est le reflet d'une montée des communautarismes et corporatismes. Chaque groupe est attaché à sa « bonne cause ». Une revendication souvent brandie comme une carte de priorité.

 

 

 

3 : Haro sur la grammaire sexiste !

(Philippe Jacqué, 4 mai 2011)

http://lemonde-educ.blog.lemonde.fr/2011/05/04/les-femmes-sont-des-hommes-comme-les-autres/

 

Après la création d'un « langage féministe non sexiste » (voir la fiche wikipédia), les féministes mènent une nouvelle bataille contre la « langue française sexiste ». Une pétition (attention, connexion lente) intitulée « Que les hommes et les femmes soient belles ! » vient d'être lancée pour en finir avec la règle qui veut que « le masculin l'emporte sur le féminin ».

Selon le texte de la pétition, « cette règle de grammaire apprise dès l'enfance sur les bancs de l'école façonne un monde de représentations dans lequel le masculin est considéré comme supérieur au féminin. En 1676, le père Bouhours, l'un des grammairiens qui a œuvré à ce que cette règle devienne exclusive de toute autre, la justifiait ainsi : "lorsque les deux genres se rencontrent, il faut que le plus noble l'emporte." »  

Pourtant, poursuit la pétition, « avant le XVIIIe siècle, la langue française usait d'une grande liberté. Un adjectif qui se rapportait à plusieurs noms, pouvait s'accorder avec le nom le plus proche. Cette règle de proximité remonte à l'Antiquité : en latin et en grec ancien, elle s'employait couramment. »

Pour la règle de la proximité

Citant la linguiste Josette Rey-Debove, le texte appelle à utiliser la « règle de la proximité", c'est-à-dire « mettre le verbe et l'adjectif au féminin quand il est après le féminin, même s'il y avait plusieurs masculins devant » afin que les hommes et les femmes apparaissent belles...

Les auteur(e)s de cette pétition déjà signée par près de 500 personnes, dont la vice-présidente du conseil régional d'Ile-de-France, Henriette Zoughebi, ou la chercheuse Jacqueline Costa-Lascoux, demandent à « chacun-e de révolutionner les écrits, les correcteurs d'orthographe et nos habitudes en appliquant la règle de proximité. Nous demandons à l'Académie française de considérer comme correcte cette règle qui dé-hiérarchise le masculin et le féminin et permet à la langue une plus grande de liberté créatrice ».

N’hésitez surtout pas à cliquer sur le lien ci-dessus et à lire les « commentaires » qui suivent…Très instructifs !!!

 

 

 

4 : Que les hommes et les femmes sont belles.

(Source : http://fcomme.blogspot.com/2011/05/que-les-hommes-et-les-femmes-sont.html  7 mai 2011 ; voir aussi les commentaires)

 

Commentaire perso : mon traitement de texte est très à cheval sur l’orthographe et la grammaire. A peine ai-je tapé « que les hommes et les femmes sont belles » qu’il souligne « belles » et me propose… «beaux ». CQFD.

 

Emelire l'a évoqué dans un paragraphe de son copinage féministe de mercredi dernier: une remise en question des règles de grammaire sexistes est nécessaire. Par pour le fun, pas pour pinailler mais parce que la langue façonne notre identité et notre manière de voir le monde. Le sujet est sérieux parce qu'il est politique. Il faut voir comment il déchaîne les passions machistes pour s'en convaincre.

A mes yeux, une grande réforme ne serait pas du luxe: féminisation des mots selon les règles d'alternance existantes (depuis le latin dont la langue est issue), refondation de la didactique de l'enseignement de la grammaire (non, le masculin ne donne pas "naissance" au féminin) ou encore révision de la règle selon laquelle le masculin l'emporte. J'en avais parlé dans un précédent billet en montrant comment notre langue androcentrée s'était établie à partir d'allégations arbitraires et iniques. Meigret, Vaugelas, Bouhours, depuis leur époque, ont universalisé, dans un accès incontrôlé de toute-puissance, leur propre vision de la langue et de la société.

Pour Bouhours, le masculin l'emportera parce qu'il est mieux. En voilà de l'assertion impartiale et fondée pour régir l'usage commun ! Une assertion qui vaut désormais éducation à coups de matraquage idéologique: il y a un système de valeurs dans la société et le masculin c'est plus, c'est mieux, définitivement. Comment ne pas finir par croire que c'est la nature qui en a décidé ainsi tant la formule est sans appel ?

Rien de naturel, donc, dans tout ça et encore moins de définitif. La société bouge, nous aspirons à l'égalité; la langue bouge, nous défendons la démocratisation de son usage. En tant que détentrices et utilisatrices de la langue, nous avons le droit, le devoir et la possibilité d'éradiquer les archaïsmes qui nous entravent. Certes les moyens sont limités et les résistances bien vivaces mais la mobilisation fait ses preuves au quotidien. Une pétition pour que les hommes et les femmes soient belles a été lancée qui demande la suppression de la règle de prévalence du masculin sur le féminin au profit d'une règle de bon sens, d'esthétique visuelle, d'harmonie auditive et d'équité: l'accord avec le substantif le plus proche.

Histoire de passer de "Il lit un article et une chronique instructifs" à "Elle écrit un ouvrage et une anthologie passionnantes".

 

                                   

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Published by jean-rumain - dans Article
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