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17 février 2012 5 17 /02 /février /2012 20:38

 

Ma journée à soutenir des élèves en grande difficulté.

Sophie V. est maître au sein d'un réseau d'aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased), menacé par les suppressions de postes. Elle raconte son quotidien.

 

Nous (Rue89) avons d'abord reçu un e-mail d'Emeline. Avec les suppressions de postes au sein des réseaux d'aides spécialisées aux élèves en difficulté (Rased), elle a peur que « sa mission » soit réduite à néant.

Ces maîtres d'adaptation, qui travaillent à l'école avec des psychologues et des rééducateurs, sont aussi appelés « maître E » ou « Rased » (par extension ou synecdoque). Que font-ils ? Nous demandons à Emeline de décrire son quotidien. Elle préfère demander à l'une de ses collègues de le faire. Dans un premier e-mail, Sophie V., 45 ans, se dit alarmée :

« Ce recul nécessaire pour analyser la situation, encourager, faire les liens entre les personnes, les notions, le présent et le futur… Ce temps et ce recul, je ne les aurai plus à la prochaine rentrée, car j'aurai une classe à mi-temps, et l'autre mi-temps pour aider des élèves. Je soutiens que deux métiers c'est trop pour une seule personne. »

Elle raconte l'histoire de ce garçon, bientôt 12 ans, en CM2. Parents séparés, déménagements, famille en très grande souffrance, il est en famille d'accueil, « il s'y reconstruit ». Il a failli être orienté en Segpa (Section d'enseignement pré-professionnel adapté, collège qui accueille les élèves ayant un faible niveau). Elle l'a amené en cinquième et il y est bien.

Elle évoque aussi cette élève de CM1 qui ne pouvait comprendre le sens de la soustraction. Elle avait assisté à une tentative de suicide de sa mère.

« Sérieusement, qui peut croire que l'aide individualisée ou les stages de remise à niveau vont aider ces enfants ? »

Dans un second e-mail, Sophie V. se lance enfin. Voici sa journée-type. Nolwenn Le Blevennec

8h45 - 9h30 : Lucien et Kelly (CE1)

Lecture

Kelly [tous les prénoms ont été modifiés] a fait deux CP mais ne sait toujours pas lire, elle fait un blocage très fort, en lien, sans doute, avec sa situation familiale extrêmement particulière. Lucien, lui, a beaucoup été hospitalisé depuis sa naissance et a encore un suivi médical assez lourd. Peu motivé pour la réussite scolaire, il n'a pas envie de grandir.

C'est Kelly qui décide de ce qu'on fait aujourd'hui :

« On prend un livre, on regarde dedans et après on écrit chacun son histoire et on fait les dessins. »

Elle choisit un album qui raconte les aventures d'un chapeau. Elle formule des phrases pleines de fantaisies, des questions aux tournures poétiques, et soudain décide de changer de livre, peut-être pour retarder la mise à l'écriture...

Je refuse, il est temps de s'y mettre. Elle obtempère. Il manque beaucoup de sons mais la plupart de ceux qui sont écrits sont justes. Supportera-t-elle la correction de l'exercice, elle qui, lors d'une séance de bilan, au milieu de la lecture (réussie) d'un petit texte, a fondu en larmes en me disant qu'elle ne savait pas lire ?

Je prends le stylo. J'écris en suspendant mon geste à chaque fois qu'il manque un son. « Fevrtouvmochm » devient « je veux retrouver mon chemin ».

Pendant ce temps, Lucien a pris un document fiction sur les dinosaures, dont les illustrations semblent le fasciner. Il commence … à recopier des mots du livre sans les avoir lus ! Kelly lui rappelle sa consigne. Il cherche, longtemps, puis se lance : les dinosaures se battent.

Il est 9h25, c'est l'heure de l'analyse de la séance : Kelly dira qu'elle a mal travaillé. Je tenterai de rétablir la différence entre avoir du mal à travailler et mal travailler. Lucien dit qu'il n'a pas eu besoin d'aide pour écrire (ce qui est juste) et je lui demande s'il a décidé de ce qui va arriver aux dinosaures qui se battent. Il me dit dans un sourire qu'ils vont mourir. Je lui réponds que j'ai hâte de connaître les détails de ce combat.

9h30 - 10h15 : bilan avec Alexandre (CM2)

Grand élève de CM2, bien connu du Rased depuis le CP car ses difficultés sont récurrentes, il a eu trois sortes d'aides (rééducation, entretiens avec la psychologue et aide pédagogique). Mon aide sera un ultime essai. Durant l'entretien, il n'est sûr de rien, ni de ses réussites ni de ses difficultés. Durant l'épreuve de maths, il lit chaque consigne d'une manière tout à fait précise et réussit la plupart des exercices proposés.

Pour la résolution d'un problème, son raisonnement est juste, son résultat aussi mais son écriture mathématique est incorrecte : 25 - 36 = 11. Nous parlons alors du langage mathématique et il dit : « En classe, je tombe toujours dans les pièges. » On se revoit pour le français dans une semaine.

10h15 - 10h30 : pause-café

L'occasion de faire (un peu) partie des équipes avec lesquelles je travaille. On demande à la remplaçante de G. si tout se passe bien en CP, on gronde Kevin car il a lancé une boule de neige dans l'œil de Sandra.

10h30 - 11h30 : Romane et Claire (CE2)

Mathématiques

Les difficultés portent sur la numération et la logique. L'une ne se sert pas encore de sa pensée pour résoudre un problème, et l'autre « oublie » systématiquement d'appliquer les règles de calcul.

« Je n'aime pas les maths », me dit-elle, après avoir séché ses larmes, qui ont coulé aujourd'hui parce qu'il vaut mieux commencer par compter les unités, dans une addition, et que c'est comme ça.

J'en discuterai avec ma collègue psychologue car je pense que c'est un problème avec la loi (au vu de son comportement déchaîné lors de l'entretien
que j'ai eu avec sa mère).

11h30 - 12 heures : compte-rendu à rédiger

Pour chaque enfant les séances de la matinée, en notant les évolutions, les remarques des élèves, celles des maîtres aussi.

13h30 - 14h15 : Clotilde (CM1)

Ses réponses aux exercices sont décrétées, mais jamais expliquées, qu'elles soient justes ou erronées ! C'est pourquoi j'ai fait le choix de faire travailler Clotilde seule, pour qu'elle et moi y voyions plus clair dans ses stratégies. Si je lui demande comment elle a trouvé, elle efface tout, ou m'explique quelque chose qu'elle n'a pas fait.

Parfois, elle n'est pas d'accord avec la calculette ou avec la fiche d'autocorrection… L'autre jour, le dictionnaire est venu à ma rescousse car elle savait, elle, que carotte prend deux « r » car sa maman le lui a appris. Le travail sera long, et peut-être travaillerons nous sur une possible orientation en
Segpa.

14h15 - 15 heures : Barnabé (CP)

Lecture

Il avait appris les sons, les syllabes, mais n'avait pas conscience qu'il devait trouver seul le sens du mot, et se méfier du code qui est retors : « terre » lu « teu…re ». « Ben quoi, j'ai bon ! » me dit-il, une pomme de « teu…re » !

Ce n'est pas pour cette fois. Parfois, l'enfant s'accroche, parfois non ; ça n'est pas grave, c'est lui qui lira, de toute façon, uniquement s'il le veut. Barnabé veut bien et nous notons le son « erre » sur la feuille. Le plus difficile quand on vise la réussite scolaire d'un élève est de ne pas substituer notre désir au sien.

15 heures - 15h15 : une maîtresse se lâche

Elle a expliqué à Clothile plusieurs fois, et une camarade de classe a pris le relais, mais rien ne marche ! Ecouter les frustrations, les énervements, et les joies est une partie importante de mon métier.

15h15 - 16h15 : Delphine (CE2)

Lecture

Elle confond aussi des sons. Delphine est née en France mais a des parents d'origine étrangère. A la maison, ils parlent essentiellement leur langue. Et c'est ainsi que cette élève bloque car il lui manque des tas de mots.

Je commence à faire une liste, puis nous ajouterons des illustrations : balcon, riz, poulain, ongle (différent du mot « oncle »), et un peu plus à chaque séance. Elle emporte son cahier en classe, et à la maison, et elle apprend les mots, leur sens, elle est contente, elle veut d'autres mots.

Elle rit car j'ai mal orthographié le prénom de sa grand-mère, et c'est sa maman qui m'a corrigée. Ce type d'aide est atypique pour moi, mais dans sa classe, ils sont 29, et la maîtresse m'a demandé où elle trouverait le temps de compléter ce cahier. Je n'ai rien répondu.

Ce lieu autre, qui n'est pas la classe, est le lieu où peut s'épanouir le désir d'apprendre de ces élèves.

 

(source texte : rue89)

 

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Published by jean-rumain
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