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8 février 2012 3 08 /02 /février /2012 18:38

 

L’Europe est pétrifiée par le froid et déjà un bon paquet de gens sont morts.  A cette occasion, le site rebellyon.info (re)publie un article de Rosa Luxembourg, Dans l’asile de nuit, rédigé il y a 100 ans le 1er Janvier 1912 . Au lendemain de Noël, une grave intoxication alimentaire provoque la mort d’ une centaine de prolos, dans l’asile de nuit municipal de Berlin. Un empoisonnement mortel ( harengs périmés, alcools frelatés…) sur lequel les flics se hâtèrent d’enquêter, histoire de rassurer « l’opinion publique ».

 

Dans l’asile de nuit

L’atmo­sphère de fête dans laquelle bai­gnait la capi­tale du Reich vient d’être cruel­le­ment trou­blée. A peine des âmes pieu­ses avaient-elles entonné le vieux et beau can­ti­que « O gai Noël, jours pleins de grâce et de féli­cité » qu’une nou­velle se répan­dait : les pen­sion­nai­res de l’asile de nuit muni­ci­pal avaient été vic­ti­mes d’une intoxi­ca­tion mas­sive. Les vieux tout autant que les jeunes : l’employé de com­merce Joseph Geihe, vingt et un ans ; l’ouvrier Karl Melchior, qua­rante-sept ans ; Lucian Szczyptierowski, soixante-cinq ans. Chaque jour s’allon­geait la liste des sans-abri vic­ti­mes de cet empoi­son­ne­ment. La mort les a frap­pés par­tout : à l’asile de nuit, dans la prison, dans le chauf­foir public, tout sim­ple­ment dans la rue ou recro­que­villés dans quel­que grange. Juste avant que le carillon des clo­ches n’annon­çât le com­men­ce­ment de l’an nou­veau, cent cin­quante sans-abri se tor­daient dans les affres de la mort, soixante-dix avaient quitté ce monde.

Pendant plu­sieurs jours l’aus­tère bâti­ment de la Fröbel-strasse, qu’on pré­fère d’ordi­naire éviter, se trouva au centre de l’inté­rêt géné­ral. Ces intoxi­ca­tions mas­si­ves, quelle en était donc l’ori­gine ? S’agis­sait-il d’une épidémie, d’un empoi­son­ne­ment pro­vo­qué par l’inges­tion de mets ava­riés ? La police se hâta de ras­su­rer les bons citoyens : ce n’était pas une mala­die conta­gieuse ; c’est-à-dire que les gens comme il faut, les gens « bien », ne cou­raient aucun danger. Cette héca­tombe ne déborda pas le cercle des « habi­tués de l’asile de nuit », ne frap­pant que les gens qui, pour la Noël, s’étaient payé quel­ques harengs-saurs infects « très bon marché » ou quel­que tord-boyaux fre­laté. Mais ces harengs infects, où ces gens les avaient-ils pris ? Les avaient-ils ache­tés à quel­que mar­chand « à la sau­vette » ou ramas­sés aux halles, parmi les détri­tus ? Cette hypo­thèse fut écartée pour une raison péremp­toire : les déchets, aux Halles muni­ci­pa­les, ne cons­ti­tuent nul­le­ment, comme se l’ima­gi­nent des esprits super­fi­ciels et dénués de culture économique, un bien tombé en déshé­rence, que le pre­mier sans-abri venu puisse s’appro­prier. Ces déchets sont ramas­sés et vendus à de gros­ses entre­pri­ses d’engrais­sage de porcs : désin­fec­tés avec soin et broyés, ils ser­vent à nour­rir les cochons. Les vigi­lants ser­vi­ces de la police des Halles s’emploient à éviter que quel­que vaga­bond ne vienne illé­ga­le­ment sub­ti­li­ser aux cochons leur nour­ri­ture, pour l’avaler, telle quelle, non désin­fec­tée et non broyée. Impossible par consé­quent que les sans-abri, contrai­re­ment à ce que d’aucuns s’ima­gi­naient un peu légè­re­ment, soient allés pêcher leur réveillon dans les pou­bel­les des Halles. Du coup, la police recher­che le « ven­deur de pois­son à la sau­vette » ou le mas­tro­quet qui aurait vendu aux sans-abri le tord-boyaux empoi­sonné.

 

De leur vie, ni Joseph Geihe, Karl Melchior ou Lucian Szczyptierowski, ni leurs modes­tes exis­ten­ces n’avaient été l’objet d’une telle atten­tion. Quel hon­neur tout d’un coup ! Des som­mi­tés médi­ca­les – des Conseillers secrets en titre – fouillaient leurs entrailles de leur propre main. Le contenu de leur esto­mac – dont le monde s’était jusqu’alors éperdument moqué -, voilà qu’on l’exa­mine minu­tieu­se­ment et qu’on en dis­cute dans la presse. Dix mes­sieurs – les jour­naux l’ont dit – sont occu­pés à isoler des cultu­res du bacille res­pon­sa­ble de la mort des pen­sion­nai­res de l’asile. Et le monde veut savoir avec pré­ci­sion où chacun des sans-abri a contracté son mal dans la grange où la police l’a trouvé mort ou bien à l’asile où il avait passé la nuit d’avant ? Lucian Szczyptierowski est brus­que­ment devenu une impor­tante per­son­na­lité : sûr qu’il enfle­rait de vanité s’il ne gisait, cada­vre nau­séa­bond, sur la table de dis­sec­tion.

Jusqu’à l’Empereur – qui, grâce aux trois mil­lions de marks ajou­tés, pour cause de vie chère, à la liste civile qu’il per­çoit en sa qua­lité de roi de Prusse, est Dieu merci à l’abri du pire – jusqu’à l’Empereur qui au pas­sage s’est informé de l’état des intoxi­qués de l’asile muni­ci­pal. Et par un mou­ve­ment bien fémi­nin, sa noble épouse a fait expri­mer ses condo­léan­ces au pre­mier bourg­mes­tre, M. Kirschner, par le tru­che­ment de M. le Chambellan von Winterfeldt. Le pre­mier bourg­mes­tre, M. Kirschner n’a pas, il est vrai, mangé de hareng pourri, malgré son prix très avan­ta­geux, et lui-même, ainsi que toute sa famille, se trouve en excel­lente santé. Il n’est pas parent non plus, que nous sachions, fût-ce par alliance, de Joseph Geihe ni de Lucian Szczyptierowski. Mais enfin à qui vou­liez-vous donc que le Chambellan von Winterfeldt expri­mât les condo­léan­ces de l’Impératrice ? Il ne pou­vait guère pré­sen­ter les salu­ta­tions de Sa Majesté aux frag­ments de corps épars sur la table de dis­sec­tion. Et « la famille éplorée » ?... Qui la connaît ? Comment la retrou­ver dans les gar­go­tes, les hos­pi­ces pour enfants trou­vés, les quar­tiers de pros­ti­tuées ou dans les usines et au fond des mines ? Or donc le pre­mier bourg­mes­tre accepta, au nom de la famille, les condo­léan­ces de l’Impératrice et cela lui donna la force de sup­por­ter stoï­que­ment la dou­leur des Szczyptierowski. A l’Hôtel de ville également, devant la catas­tro­phe qui frap­pait l’asile, on fit preuve d’un sang-froid tout à fait viril. On iden­ti­fia, véri­fia, établit des procès-ver­baux ; on noir­cit feuille sur feuille tout en gar­dant la tête haute. En assis­tant à l’agonie de ces étrangers, on fit preuve d’un cou­rage et d’une force d’âme qu’on ne voit qu’aux héros anti­ques quand ils ris­quent leur propre vie.

Et pour­tant toute l’affaire a pro­duit dans la vie publi­que une dis­so­nance criarde. D’habi­tude, notre société, en gros, à l’air de res­pec­ter les conve­nan­ces : elle prône l’hono­ra­bi­lité, l’ordre et les bonnes moeurs. Certes il y a des lacu­nes dans l’édifice de l’Etat, et tout n’est pas par­fait dans son fonc­tion­ne­ment. Mais quoi, le soleil lui aussi a ses taches ! Et la per­fec­tion n’est pas de ce monde. Les ouvriers eux-mêmes – ceux sur­tout qui per­çoi­vent les plus hauts salai­res, qui font partie d’une orga­ni­sa­tion – croient volon­tiers que, tout compte fait, l’exis­tence et la lutte du pro­lé­ta­riat se dérou­lent dans le res­pect des règles d’hon­nê­teté et de cor­rec­tion. La pau­pé­ri­sa­tion n’est-elle pas une grise théo­rie depuis long­temps réfu­tée ? Personne n’ignore qu’il existe des asiles de nuit, des men­diants, des pros­ti­tuées, une police secrète, des cri­mi­nels et des per­son­nes pré­fé­rant l’ombre à la lumière. Mais d’ordi­naire on a le sen­ti­ment qu’il s’agit là d’un monde loin­tain et étranger, situé quel­que part en dehors de la société pro­pre­ment dite. Entre les ouvriers hon­nê­tes et ces exclus, un mur se dresse et l’on ne pense que rare­ment à la misère qui se traîne dans la fange de l’autre côté de ce mur. Et brus­que­ment sur­vient un événement qui remet tout en cause : c’est comme si dans un cercle de gens bien élevés, culti­vés et gen­tils, au milieu d’un mobi­lier pré­cieux, quelqu’un décou­vrait, par hasard, les indi­ces révé­la­teurs de crimes effroya­bles, de débor­de­ments hon­teux. Brusquement le spec­tre hor­ri­ble de la misère arra­che à notre société son masque de cor­rec­tion et révèle que cette pseudo-hono­ra­bi­lité n’est que le fard d’une putain. Brusquement sous les appa­ren­ces fri­vo­les et enivran­tes de notre civi­li­sa­tion on décou­vre l’abîme béant de la bar­ba­rie et de la bes­tia­lité. On en voit surgir des tableaux dignes de l’enfer : des créa­tu­res humai­nes fouillent les pou­bel­les à la recher­che de détri­tus, d’autres se tor­dent dans les affres de l’agonie ou exha­lent en mou­rant un souf­fle pes­ti­len­tiel.

 

Et le mur qui nous sépare de ce lugu­bre royaume d’ombres s’avère brus­que­ment n’être qu’un décor de papier peint.

Ces pen­sion­nai­res de l’asile, vic­ti­mes des harengs infects ou du tord-boyaux fre­laté, qui sont-ils ? Un employé de com­merce, un ouvrier du bâti­ment, un tour­neur, un méca­ni­cien : des ouvriers, des ouvriers, rien que des ouvriers. Et qui sont ces êtres sans nom que la police n’a pu iden­ti­fier ? Des ouvriers, rien que des ouvriers ou des hommes qui l’étaient, hier encore.

Et pas un ouvrier qui soit assuré contre l’asile, le hareng et l’alcool fre­la­tés. Aujourd’hui il est solide encore, consi­déré, tra­vailleur ; qu’advien­dra-t-il de lui, si demain il est ren­voyé parce qu’il aura atteint le seuil fatal des qua­rante ans, au-delà duquel le patron le déclare « inu­ti­li­sa­ble » ? Ou s’il est vic­time demain d’un acci­dent qui fasse de lui un infirme, un men­diant pen­sionné ?

On dit : échouent à la Maison des pau­vres ou en prison uni­que­ment des éléments fai­bles ou dépra­vés : vieillards débi­les, jeunes délin­quants, anor­maux à res­pon­sa­bi­lité dimi­nuée. Cela se peut. Seulement les natu­res fai­bles ou dépra­vées issues des clas­ses supé­rieu­res ne finis­sent pas à l’asile, mais sont envoyées dans des mai­sons de repos ou pren­nent du ser­vice aux colo­nies : là elles peu­vent assou­vir leurs ins­tincts sur des nègres et des négres­ses. D’ex-reines ou d’ex-duches­ses, deve­nues idio­tes, pas­sent le reste de leur vie dans des palais enclos de murs, entou­rées de luxe et d’une domes­ti­cité à leur dévo­tion. Au sultan Abd-ul-Hamid, ce vieux mons­tre devenu fou, qui a sur la cons­cience des mil­liers de vies humai­nes et dont les crimes et les débor­de­ments sexuels ont émoussé la sen­si­bi­lité, la société a donné pour retraite, au milieu de jar­dins d’agré­ment, une villa luxueuse qui abrite des cui­si­niers excel­lents et un harem de filles dans la fleur de l’âge dont la plus jeune a douze ans. Pour le jeune cri­mi­nel Prosper Arenberg  : une prison avec huî­tres et cham­pa­gne et de gais com­pa­gnons. Pour des prin­ces anor­maux : l’indul­gence des tri­bu­naux, les soins pro­di­gués par des épouses héroï­ques et la conso­la­tion muette d’une bonne cave rem­plie de vieilles bou­teilles. Pour la femme de l’offi­cier d’Allenstein, cette folle, cou­pa­ble d’un crime et d’un sui­cide une exis­tence confor­ta­ble, des toi­let­tes de soie et la sym­pa­thie dis­crète de la société. Tandis que les pro­lé­tai­res vieux, fai­bles, irres­pon­sa­bles, crè­vent dans la rue comme les chiens dans les venel­les de Constantinople, le long d’une palis­sade, dans des asiles de nuit ou des cani­veaux, et le seul bien qu’ils lais­sent, c’est la queue d’un hareng pourri que l’on trouve près d’eux. La cruelle et bru­tale bar­rière qui sépare les clas­ses ne s’arrête pas devant la folie, le crime et même la mort. Pour la racaille for­tu­née : indul­gence et plai­sir de vivre jusqu’à leur der­nier souf­fle, pour les Lazare du pro­lé­ta­riat : les tenaille­ments de la faim et les bacil­les de mort qui grouillent dans les tas d’immon­di­ces.

Ainsi est bou­clée la boucle de l’exis­tence du pro­lé­taire dans la société capi­ta­liste. Le pro­lé­taire est d’abord l’ouvrier capa­ble et cons­cien­cieux qui, dès son enfance, trime patiem­ment pour verser son tribut quo­ti­dien au capi­tal. La mois­son dorée des mil­lions s’ajou­tant aux mil­lions s’entasse dans les gran­ges des capi­ta­lis­tes ; un flot de riches­ses de plus en plus impo­sant roule dans les ban­ques et les bour­ses tandis que les ouvriers – masse grise, silen­cieuse, obs­cure – sor­tent chaque soir des usines et des ate­liers tels qu’ils y sont entrés le matin, éternels pau­vres hères, éternels ven­deurs appor­tant au marché le seul bien qu’ils pos­sè­dent : leur peau.

 

De loin en loin un acci­dent, un coup de grisou les fauche par dou­zai­nes ou par cen­tai­nes dans les pro­fon­deurs de la mine – un entre­fi­let dans les jour­naux, un chif­fre signale la catas­tro­phe ; au bout de quel­ques jours, on les a oubliés, leur der­nier soupir est étouffé par le pié­ti­ne­ment et le halè­te­ment des affai­rés avides de profit ; au bout de quel­ques jours, des dou­zai­nes ou des cen­tai­nes d’ouvriers les rem­pla­cent sous le joug du capi­tal.

De temps en temps sur­vient une crise : semai­nes et mois de chô­mage, de lutte déses­pé­rée contre la faim. Et chaque fois l’ouvrier réus­sit à péné­trer de nou­veau dans l’engre­nage, heu­reux de pou­voir de nou­veau bander ses mus­cles et ses nerfs pour le capi­tal.

Mais peu à peu ses forces le tra­his­sent. Une période de chô­mage plus longue, un acci­dent, la vieillesse qui vient – et l’un d’eux, puis un second est contraint de se pré­ci­pi­ter sur le pre­mier emploi qui se pré­sente : il aban­donne sa pro­fes­sion et glisse irré­sis­ti­ble­ment vers le bas. Les pério­des de chô­mage s’allon­gent, les emplois se font plus irré­gu­liers. L’exis­tence du pro­lé­taire est bien­tôt domi­née par le hasard ; le mal­heur s’acharne sur lui, la vie chère le touche plus dure­ment que d’autres. La ten­sion per­pé­tuelle des énergies, dans cette lutte pour un mor­ceau de pain, finit par se relâ­cher, son res­pect de soi s’ame­nuise – et le voici debout devant la porte de l’asile de nuit à moins que ce ne soit celle de la prison.

Ainsi chaque année, chez les pro­lé­tai­res, des mil­liers d’exis­ten­ces s’écartent des condi­tions de vie nor­ma­les de la classe ouvrière pour tomber dans la nuit de la misère. Ils tom­bent silen­cieu­se­ment, comme un sédi­ment qui se dépose, sur le fond de la société : éléments usés, inu­ti­les, dont le capi­tal ne peut plus tirer une goutte de plus, détri­tus humains, qu’un balai de fer éjecte. Contre eux se relaient le bras de la loi, la faim et le froid. Et pour finir la société bour­geoise tend à ses pros­crits la coupe du poison.

« Le sys­tème public d’assis­tance aux pau­vres », dit Karl Marx, dans Le Capital, « est l’Hôtel des Invalides des ouvriers qui tra­vaillent, à quoi s’ajoute le poids mort des chô­meurs. La nais­sance du pau­pé­risme public est liée indis­so­lu­ble­ment à la nais­sance d’un volant de tra­vailleurs sans emploi ; tra­vailleurs actifs et chô­meurs sont également néces­sai­res, ces deux caté­go­ries condi­tion­nent l’exis­tence de la pro­duc­tion capi­ta­liste et le déve­lop­pe­ment de la richesse. La masse des chô­meurs est d’autant plus nom­breuse que la richesse sociale, le capi­tal en fonc­tion, l’étendue et l’énergie de son accu­mu­la­tion, par­tant aussi le nombre absolu de la classe ouvrière et la puis­sance pro­duc­tive de son tra­vail, sont plus consi­dé­ra­bles. Mais plus cette réserve de chô­meurs gros­sit com­pa­ra­ti­ve­ment à l’armée active du tra­vail, plus gros­sit la sur­po­pu­la­tion des pau­vres. Voilà la loi géné­rale abso­lue de l’accu­mu­la­tion capi­ta­liste. »

Lucian Szczyptierowski, qui finit sa vie dans la rue, empoi­sonné par un hareng pourri, fait partie du pro­lé­ta­riat au même titre que n’importe quel ouvrier qua­li­fié et bien rému­néré qui se paie des cartes de nouvel an impri­mées et une chaîne de montre plaqué or. L’asile de nuit pour sans-abri et les contrô­les de police sont les piliers de la société actuelle au même titre que le Palais du Chancelier du Reich et la Deutsche Bank . Et le ban­quet aux harengs et au tord-boyaux empoi­sonné de l’asile de nuit muni­ci­pal cons­ti­tue le sou­bas­se­ment invi­si­ble du caviar et du cham­pa­gne qu’on voit sur la table des mil­lion­nai­res. Messieurs les Conseillers médi­caux peu­vent tou­jours recher­cher au micro­scope le germe mortel dans les intes­tins des intoxi­qués et isoler leurs « cultu­res pures » : le véri­ta­ble bacille, celui qui a causé la mort des pen­sion­nai­res de l’asile ber­li­nois, c’est l’ordre social capi­ta­liste à l’état pur.

Chaque jour des sans-abri s’écroulent, ter­ras­sés par la faim et le froid. Personne ne s’en émeut, seul les men­tionne le rap­port de police. Ce qui a fait sen­sa­tion cette fois à Berlin, c’est le carac­tère massif du phé­no­mène. Le pro­lé­taire ne peut atti­rer sur lui l’atten­tion de la société qu’en tant que masse qui porte à bout de bras le poids de sa misère. Même le der­nier d’entre eux, le vaga­bond, devient une force publi­que quand il forme masse, et ne for­me­rait-il qu’un mon­ceau de cada­vres.

D’ordi­naire un cada­vre est quel­que chose de muet et de peu remar­qua­ble. Mais il en est qui crient plus fort que des trom­pet­tes et éclairent plus que des flam­beaux. Au len­de­main des bar­ri­ca­des du 18 mars 1848, les ouvriers ber­li­nois rele­vè­rent les corps des insur­gés tués et les por­tè­rent devant le Château royal, for­çant le des­po­tisme à décou­vrir son front devant ces vic­ti­mes. A pré­sent il s’agit de hisser les corps empoi­son­nés des sans-abri de Berlin, qui sont la chair de notre chair et le sang de notre sang, sur des mil­liers de mains de pro­lé­tai­res et de les porter dans cette nou­velle année de lutte en criant : A bas l’infâme régime social qui engen­dre de pareilles hor­reurs !

Texte paru le 1er jan­vier 1912, dans le jour­nal des femmes socia­lis­tes Die Gleichheit (L’égalité), dirigé par Clara Zetkin

 

Objet de révolte

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Published by jean-rumain
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zehani abdelhakim 22/04/2015 00:13

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