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1 décembre 2012 6 01 /12 /décembre /2012 19:48

Misère pas roms

Chercheuse à l'Ifri, Dorothée Prud'homme détaille les résultats d'une vaste étude menée sur la perception des Roms en milieu hospitalier.

Dorothée Prud'homme, 33 ans, est doctorante en science politique à l’IEP de Bordeaux et chercheure au Centre Migrations et Citoyenneté de l’Ifri (Institut français des relations internationales). Son thème de recherche est la diversité ethnique, culturelle et religieuse dans les institutions françaises. Dans le cadre de sa thèse elle a mené une enquête sur la façon dont les Roms sont perçus dans l'univers hospitalier.

Pourquoi vous-êtes-vous intéressée à ce sujet?

Au départ, il y a eu une étude intitulée «La diversité à l’hôpital : identités sociales et discriminations» que Christophe Bertossi et moi-même avons réalisée dans le cadre du Centre Migrations et Citoyenneté de l’Ifri. Cette étude a notamment permis de montrer comment la diversité sociale et culturelle du personnel des établissements hospitaliers constituait une ressource pour accueillir et prendre en charge un public lui-même très diversifié. A l’hôpital, la notion de soin global est centrale. C’est la définition de la santé par l’OMS : «un état de complet bien-être physique, mental et social». Pour les soignants, cela suppose, dans la mesure du possible, une adaptation du soin aux caractéristiques économiques, sociales, culturelles ou ethniques présumées du patient. On assiste alors à un processus de catégorisation des patients par les soignants, processus justifié par des objectifs professionnels et des contraintes institutionnelles. Dans le cadre de la thèse, j’ai choisi d’analyser ce phénomène et ses conséquences en me focalisant sur la population rom.

Mais pourquoi avoir choisi les Roms en particulier?

Au cours du terrain d’enquête réalisé dans quatre établissements de santé de la région parisienne, il a rapidement été évident que, pour de nombreux soignants, les Roms sont des patients à part: ils sont fréquemment désignés comme les patients «les plus difficiles» à prendre en charge, et ce, du fait de leurs caractéristiques ethniques ou culturelles présumées. De plus, contrairement à d’autres groupes minoritaires, la population rom n’est pas représentée parmi les personnels de l’hôpital, ils semblent par conséquent extrêmement «éloignés» de l’institution. Enfin, j’ai réalisé au fur et à mesure des 72 entretiens menés auprès de professionnels de santé que le terme «rom» ne désignait pas toujours la même population, par contre, les stéréotypes associés à ce groupe étaient souvent les mêmes : les Roms sont décrits comme sales, voleurs, nomades, refusant de s’intégrer, profiteurs, etc. Il m’a semblé nécessaire d’approfondir ce processus de catégorisation: dans quelle mesure les soignants se fondent-ils sur ce qu’ils vivent quotidiennement à l’hôpital pour décrire les Roms de cette façon ? Quelle est l’influence du débat public sur ces catégorisations ? En quoi cette perception est-elle susceptible d’influencer la prise en charge de ces patients ?

Alors, quel est l’impact du débat public?

L’influence du débat public est importante. Par exemple, le discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy en juillet 2010 a eu un impact fort sur l’appréciation du terme «rom» par mes enquêtés. Avant, ils avaient quelques hésitations : est-ce qu’on parle de Tsiganes, Manouches, gens du voyage ? Après l’été 2010, le terme «rom» est accepté comme légitime car il a été imposé par le discours public – ce qui ne signifie pas pour autant que les gens sachent mieux qui sont les populations désignées par ce terme. En fait, en France, les Roms sont globalement perçus au travers d’un prisme qui lie nomadisme et délinquance. Leur mode de vie en marge de la société est compris comme le résultat d’un choix culturel et donc comme un refus de s’intégrer. Il s’ensuit de nombreuses interrogations sur la légalité de leurs revenus, la légitimité de leur présence dans nos voisinages, leur droit à bénéficier du système social... Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le comportement des patients identifiés comme «roms» soit interprété comme déviant et suspect par les professionnels de santé. Il est reproché aux familles roms d’envahir les salles d’attente, de détourner les usages de l’institution (par ex. : utilisation des douches du service par les accompagnants) ou de se faire passer pour SDF pour ne pas donner d’adresse de facturation à l’hôpital. La surinterprétation de ces situations exceptionnelles ne fait que conforter les idées reçues à propos des Roms et un comportement similaire de la part d’autres patients ne semble pas poser autant de problèmes.

Existe-il une discrimination dans les soins prodigués par les soignants?

N’étant pas moi-même professionnel de santé, je ne suis pas en mesure de juger de la qualité des soins prodigués. Toutefois, l’étude que nous avons réalisée avec Christophe Bertossi montre qu’il y a de la discrimination raciale à l’hôpital comme dans le reste de la société française. Les patients roms subissent cette discrimination tout comme d’autres publics issus de l’immigration maghrébine ou sub-saharienne. Les propos racistes de la part des personnels hospitaliers à l’encontre de patients roms sont très fréquents. Pourtant, il y a également des soignants qui perçoivent la prise en charge des patients roms comme un défi à leur professionnalisme : faire des différences, prendre en compte les caractéristiques culturelles présumées des patients n’est pas nécessairement synonyme de discrimination raciale mais peut être une occasion de mettre en pratique la théorie du «soin global». Pour eux, un «bon soignant» est alors un professionnel qui conjugue égalité de soin et adaptation à la «différence» du patient.

(source texte : liberation.fr)

 

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Published by jean-rumain
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