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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 21:06

Des travailleurs sociaux craquent.
Ils n’ont en rien les moyens de répondre à la détresse des personnes en grande précarité.

 

Témoignage d’un membre de l’équipe de la Veille sociale de Haute-Garonne ( 11, PAIO, EMSS) ), qui use de son droit de retrait.

 (octobre 2012).

 

« Je suis travailleur social sur la Veille Sociale Départementale de la Haute-Garonne. J’ai pour mission d’accueillir, d’informer et d’orienter les personnes les plus démunies en intervenant sur les trois services : le 115, le PAIO ou l’EMSS. J’ai surtout pour mission de faire valoir les droits des personnes, notamment le droit à l’hébergement et au logement.

Depuis jeudi dernier j’use de mon droit de retrait car je me sens en situation de danger imminent. Je ne peux plus assurer correctement et sereinement ces missions. Je suis en souffrance sur mon lieu de travail.

Je travaille depuis de nombreuses années sur le service, j’ai acquis de l’expérience. J’ai toujours exercé ces missions en toute connaissance des difficultés.

Mais aujourd’hui :

Je ne peux plus répondre à l’appel d’une femme sur le 115, en espérant qu’elle soit victime de violence conjugale, seule situation qui me permet actuellement de trouver une solution d’hébergement.

Je ne peux plus, suite au signalement d’un citoyen bienveillant, rencontrer un homme installé sur un trottoir le soir à 22h et lui dire que je ne peux pas répondre positivement à sa demande d’hébergement. Je ne peux plus rappeler ce citoyen et lui dire que la personne va passer la nuit sur le trottoir et que finalement son appel n’a servi à rien.

Je ne peux plus rencontrer une famille dans la rue la nuit et évaluer la situation sereinement, sachant qu’alors que je lis la fatigue dans les yeux des enfants je vais devoir lui dire que je n’ai pas de solution.

Je ne peux plus comme seule réponse à une demande d’hébergement me résigner à ne donner qu’un duvet.

Je ne peux plus rencontrer, à la gare le soir, une femme fragile, épuisée, désespérée qui me demande de la protéger sachant que je vais lui répondre qu’elle va devoir passer la nuit dehors lorsque la gare va fermer et qu’elle sera alors encore plus en danger.

Je ne peux plus recevoir une famille sans hébergement au PAIO, en espérant qu’elle va me dire qu’un des enfants souffre d’une maladie grave ou qu’elle a été victime de sévices, car je suis en quête d’éléments dramatiques qui me permettraient d’éventuellement lui proposer quelques nuits de repos à l’hôtel.

Je ne peux plus accueillir correctement un homme qui se retrouve brutalement dans une situation de dénuement et qui se sent amoindri car je sais que sa situation risque d’empirer sachant que je n’ai pas de solution à lui proposer.

Je ne peux plus recevoir une famille en sachant que je vais être tenté de proposer au père de se séparer du reste de sa famille car cela pourra peut-être me permettre de mettre la mère et les enfants à l’abri.

Je ne peux plus voir la santé d’hommes et de femmes se dégrader de jour en jour, voire des personnes mourir à la rue, faute de solution d’hébergement adapté.

Je ne peux plus voir les larmes dans les yeux des femmes et des enfants que je suis sensé aider ou dans les yeux de mes collègues entre deux entretiens difficiles.

Je ne peux plus exercer mes missions dans la mesure où je ne peux plus faire valoir un droit reconnu comme fondamental, le droit à l’hébergement et au logement. »

Salariés de la veille sociale départementale exerçant comme notre collègue notre droit de retrait, nous nous retrouvons dans ce témoignage.

 

 Lettre ouverte à

M. Jean Marc AYRAULT, Premier ministre,

Mme Cécile DUFLOT, Ministre de l'Egalité des territoires et du Logement,

Mme Marisol TOURAINE, Ministre des Affaires sociales et de la Santé.

 

Familles à la rue : mais que fait le service social ?

 

En qualité de cadres du service social, nous tenons à vous alerter sur la situation extrêmement préoccupante  des familles en recherche d’hébergement

La massification des problèmes sociaux, dans un contexte de crise structurelle du logement, touche divers profils de ménages : des personnes isolées aux familles, des bénéficiaires de minima sociaux aux salariés avec des revenus moyens.

Les cadres du service social du département de la Seine-Saint-Denis ont conscience que cette question est ancienne, récurrente et que la saturation des places d’hébergement ou des logements intermédiaires est directement  liée au manque manifeste de logements sociaux.

 

Même si l’année 2012 a vu à la fois la poursuite du financement Etat de places hivernales et  la mise en place progressive des SIAO (Service Intégré d’Accueil et d’Orientation ) départementaux, il n’en demeure pas moins que la pénurie des capacités d’accueil reste criante. Cette situation a des répercussions très graves sur l’état physique et psychologique des familles. Elle vient également heurter et mettre à mal le service social dans l’exercice de ses missions premières.

 

 

Conséquences sur les usagers

 

1)    Concernant l’urgence :


Chaque année, à la période hivernale, durant laquelle certaines familles sont hébergées sur des périodes plus ou moins longues, succède la période estivale que les ménages et les travailleurs sociaux voient arriver avec une très grande inquiétude.

Bien que la prise en charge hôtelière de longue durée soit rassurante pour les familles, elle représente une réponse insatisfaisante quant aux conditions de vie parfois aux limites de l’habitat indigne.

 

Pour 2012, si la prise en charge de longue durée s’est poursuivie pour la plupart des ménages, la situation s’est aggravée depuis cet été pour les nouvelles familles en rupture d’hébergement.

 

Ces familles ont, soit, relevé de la prise en charge humanitaire (= hébergement pour une à 3 nuits maximum, soit, sont restées sans solution. Elles ont été laissées à la rue et témoignent, auprès des travailleurs sociaux, de leurs conditions de vie, décrivant les nuits dans les salles d’attente des gares, des hôpitaux ou des commissariats,  sous les abri-bus, dans des cages d’escaliers ou dans des locaux sordides, avec des enfants de tous âges.

Depuis quelques années, l’absence d’hébergement concerne non seulement des personnes isolées,  mais aussi des familles, avec pour conséquences :

·        des projets de vie qui ne peuvent s’élaborer du fait d’une impossibilité de stabilisation,

·        un accès ou un maintien dans l’emploi compromis,

·        des enfants ballotés, mal alimentés, insécurisés.

 

Les femmes sont les plus souvent concernées, seules, à la rue, avec enfant(s), poussette et bagages. Elles sont ainsi exposées à l’isolement et à l’insécurité.

 

A la violence de ce mode de vie s’ajoute l’inévitable déscolarisation des enfants qui produira, à terme, des effets désastreux. La plupart des parents essaye d’éviter cette déscolarisation, au prix souvent d’efforts remarquables pour préserver ce lieu de socialisation pour leurs enfants.

 

2)    Concernant l’insertion :

 

La mise en place du SIAO en Seine-Saint-Denis s’est faite progressivement depuis fin 2011. Dès  l’envoi des fiches d’évaluation par les travailleurs sociaux de polyvalence, en janvier 2012, le dispositif, malgré les efforts des personnels qui l’animent, est devenu très vite inopérant. Ce nouveau dispositif a rendu visible le manque flagrant de capacités d’hébergement et de moyens humains dans sa mise en œuvre et son suivi.

Des milliers de dossiers instruits sont toujours en instance.

 

Par ailleurs, le déploiement territorial des SIAO a davantage rigidifié l’accès à l’hébergement d’insertion, type CHRS, dans les départements de province et de Paris, où les familles pouvaient, antérieurement, bénéficier de disponibilités.

                                                  

Ainsi des familles, des couples ou des personnes isolées, sont condamnés à rester dans le dispositif hôtelier de l’urgence. D’autres, sans solution, doivent rechercher dans un réseau inexistant ou qui s’épuise, des solutions les exposant à recourir à des marchands de sommeil, à la prostitution occasionnelle ...

 

 

Conséquences sur le travail social

 

Les familles reviennent quotidiennement au service social de secteur, lequel s’avère être un des seuls lieux de repères sécurisés. Elles investissent la salle d’attente sur les heures d’ouverture voire parfois au-delà. Cette situation est facteur d’humiliation pour les familles et de pression pour les équipes.

 

Face à ces parcours de vie dramatiques, les assistants sociaux mettent en œuvre tout leur savoir-faire, tant à travers l’accueil que la recherche de solutions.

 

 

Au-delà de la réponse individuelle, en terme d’écoute des personnes et d’évaluation de leur situation, quel accompagnement social proposer, sans perspectives ni moyens, lorsqu’un besoin vital primaire tel que l’hébergement ou le logement n’est pas satisfait ? Quelle est la place et le sens du travail social dans ce contexte ?

 

Ne pas pouvoir répondre aux besoins élémentaires des personnes en situation de précarité génère de la tension, de la souffrance au travail.

 

Les équipes des circonscriptions de service social de la Seine -Saint -Denis demandent des réponses immédiates, en termes d’hébergement et de logement.

 

Le constat de ces  professionnels est celui d’un dispositif inopérant et inadapté. Ils alertent sur la chronique annoncée d’un gâchis humain et social inévitable.

 

L’accès à l’hébergement et au logement est rendu plus complexe par l’empilement de dispositifs (DALO, DAHO, Accords collectifs, FSL, SIAO, SOLIBAIL, AVDL...) entretenant l’espoir d’un logement quasi-inaccessible.

Si ces dispositifs peuvent s’avérer opérationnels, notamment en province, ils se révèlent inadéquats en Région parisienne, et spécifiquement en Seine-Saint-Denis, département  déjà très touché par la grande pauvreté.

Les travailleurs sociaux craignent de devenir l’outil au service des dispositifs, sans solution concrète pour les usagers : La constitution de dossiers ne génère pas la construction de logement, ni  l’augmentation de la capacité d’accueil en hébergement.

 

Les réponses apportées à nos élus et les récentes mesures "d'urgence" annoncées sont d’ores et déjà insuffisantes.

Que penser de l'annonce de la création de 150 places pour toute l'Ile de France alors qu'au moins 500 ménages à la rue ont été recensés, par le service social, depuis aout 2012 sur le seul territoire de la Seine-Saint-Denis et qu’Interlogement 93 alerte déjà sur la saturation du dispositif hôtelier, avant même l’hiver.

Que penser également, de la proposition de renforcer la formation à l'évaluation de travailleurs sociaux dont c'est le cœur de métier et la pratique quotidienne ?

N'y a t-il pas un glissement faisant peser sur les familles et les travailleurs sociaux la responsabilité de la  pénurie de logement ?

Faute de places, les centres d'hébergement ont des critères d'accès de plus en plus rigides et sélectifs qui ne correspondent pas aux parcours de vie...

Le personnel des circonscriptions ne peut faire face seul ─ comme les autres acteurs de terrain (CCAS, associations...) ─ aux conséquences de la crise économique, de l'hébergement et du logement.

 Nous attendons de l'Etat des mesures rapides, concrètes et suffisantes pour nous permettre d’accomplir nos missions et de rendre un service de qualité à la population.

 

 

 

Les responsables, responsables adjoints des circonscriptions et les cadres techniques du service social départemental de Seine-Saint-Denis.

 

(Source texte : MORTS DE LA RUE.ORG)

 

 

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Published by jean-rumain
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