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9 janvier 2012 1 09 /01 /janvier /2012 17:16

 

 

Enseignant, un métier en mutation.

En agissant pour une société solidaire on peut aussi désenliser le mammouth. On ne se sortira pas du sentiment d’impuissance face à la démolition de l’Ecole républicaine, et de cette lassitude qui nous use, si on n’a pas une vision en positif de ce qu’on voudrait que devienne l’Ecole. C’est de cette réflexion que je veux témoigner.



Les enseignants s’épuisent, même si c’est un combat nécessaire et indispensable, à défendre les acquis de l’Educ. Nat. contre ceux qui l’asphyxient et la démontent méthodiquement. Je persiste à penser que le mammouth a un avenir, mais à condition qu’on lui trace des chemins nouveaux. En gros, je trouve qu’il faudrait changer les missions de l’Ecole dans le cadre d’un projet de société solidaire, plutôt que faire fonctionner au mieux le système bureaucratique que nous avons hérité du lycée bourgeois du XIXe siècle avec sa pédagogie académique et sa compétition individualiste. On pourrait résumer l’horizon de pensée des enseignants progressistes par un oxymore : la méritocratie pour tous. Depuis l’Ecole de Jules Ferry, et sans doute depuis Napoléon, les enseignants sont formatés dans un modèle institutionnel bureaucratique, académique et individualiste ; simplement, par esprit républicain et humaniste, ils souhaitent que ce système serve à la réussite de chacun - voire à son épanouissement !

Et en gros c’était possible tant que « l’ascenseur social » fonctionnait : l’Ecole et ses diplômes était une voie de promotion sociale pour tous, et cela rendait supportable sa lourdeur bureaucratique, sa pédagogie ennuyeuse et sa discipline. Mais depuis disons les années 1990, « l’ascenseur social est en panne », panne due à un mode de développement technique qui détruit ou déqualifie plus d’emplois qu’il n’en crée, à la désindustrialisation des pays développés, et maintenant à la récession. Les perspectives de promotion sociale rétrécissent pour les jeunes issus des familles qui ont peu de capital culturel et de moyens financiers. Ces jeunes sont de plus en plus démotivés pour le travail scolaire, leurs parents sont désorientés et pessimistes. La réponse à cette situation, c’est la construction d’une économie solidaire, d’ailleurs rendue nécessaire par l’urgence de la transition à une économie écologiquement soutenable. Cette perspective est porteuse d’une dynamique de solidarité dans la société, et de la création d’emplois décents à tous les niveaux de qualification, … ce qui donne un rôle concret et un sens au service public d’éducation.

 

Entrons dans les détails. Ce qui peut donner de l’espoir, c’est de construire (au niveau gouvernemental un jour ou l’autre, et dans beaucoup d’endroits dès maintenant) une société solidaire, concrètement, avec priorité à l’emploi dans l’Economie Sociale et Solidaire, développement d’entreprises industrielles et artisanales en transition vers une économie écologique (relocalisation industrielle, réparation plutôt que gaspillage, relance de l’emploi agricole, énergies renouvelables, programme de construction de bâtiments bien isolés consommant très peu d’énergie, etc ...), et pour tout cela il faut un fort système bancaire public (et s’inspirant des banques éthiques), beaucoup de démocratie notamment concernant le pilotage du tissu économique local… , bref le contraire du capitalisme néolibéral. Et dans cette perspective, une Ecole où les jeunes apprennent les projets collectifs, l’autogestion locale, l’entraide plutôt que la compétition. Bien sûr cette Ecole devrait viser une hausse des qualifications pour tous, non seulement qualifications générales (maths, lettres, etc.) mais aussi les qualifications techniques nécessaires à la reconversion écologique de l’économie, à la fois qualifications de pointe (systèmes informatisés, physique des matériaux, biologie, etc.) et réappropriation des qualifications traditionnelles (jardinage, cuisine, réparation artisanale, etc.). Avec ça, on peut donner un vrai sens à l’idée de « socle commun de connaissances » non pas comme bagage minimal de « l’employabilité », mais comme bagage de citoyenneté solidaire à la fois politique et économique. Et là on pourrait offrir un avenir à tous les jeunes, quel que soit le capital culturel initial que leur donne leur famille. Car dans une économie tournée vers la soutenabilité écologique et la résistance sociale collective face aux crises, il y a de la place pour tous les niveaux de qualification : la cordonnerie, le tri des déchets, le jardinage, sont aussi importants que l’informatique et la philo. S’initier au Droit dès l’Ecole primaire est aussi important que s’initier à l’arithmétique. Et tous les élèves devraient acquérir des qualifications pratiques de base, le kit de survie solidaire dans un monde en crise, qui est aussi le kit des savoirs de base de la joie de vivre : faire une cuisine saine et économique, bricoler les vieux meubles pour leur donner une touche artistique, connaître les ressources du terroir, gérer une coopérative, etc.

 

Dans un temps révolu, en gros l’époque de la Guerre des boutons et de la Gloire de mon père, l’époque d’avant l’industrialisation de l’agriculture et la colonisation générale de notre vie par les charlatans de la société dite « de consommation », beaucoup de savoirs concrets existaient dans la vie sociale et l’Ecole pouvait les prendre comme base et se concentrer sur des savoirs plus désincarnés, plus académiques. Aujourd’hui, il faut reconstruire ces savoirs, à la fois pour retrouver le contact perdu avec la nature, et pour organiser un nouveau départ de la société vers une économie soutenable et solidaire. Pas seulement à l’Ecole, mais si ça ne se fait pas à l’Ecole ça ne se fera pas ailleurs ! Le service public d’éducation doit être l’un des lieux de résistance créative à la civilisation de la pub, du béton, et du chacun pour soi. Et c’est sur la base de ces savoirs concrets, directement utiles, appropriables par tous, qu’on peut donner sens aussi aux savoirs académiques. Avec les progrès des sciences, des TICE, et des sciences de l’éducation, les savoirs académiques sont devenus beaucoup plus intéressants qu’ils n’étaient jusqu’aux années 60. Mais tant que ces savoirs académiques ne sont pas reliés à une pratique collective et individuelle partant du vécu, ils fonctionnent comme un code ésotérique qui condamne l’ensemble des élèves à l’ennui, au bachotage solitaire, et à l’échec scolaire pour un grand nombre. C’est dans cette optique qu’il faut revoir le bilan des ZEP. L’idée de la ZEP, c’est « donner plus à ceux qui ont moins », pour, comme on dit, les aider à « s’en sortir » … mais si le milieu social des jeunes de ZEP n’est pas dans une dynamique d’ascension collective, alors le « s’en sortir » signifie tout au plus qu’on aide une minorité à « se sortir » de son milieu : ceux qui arrivent à se saisir de quelques clés de la réussite scolaire individualiste. J’ai entendu dire que les pédagogues de gauche en Amérique latine ont une tout autre approche : on ne part pas d’une idée de réussite scolaire individuelle (même si c’est important, bien sûr !), on part de projets sociaux de réhabilitation du quartier, de solidarité entre les pauvres, de revendications collectives, d’économie solidaire… Bref, il faut d’abord une démarche d’empowerment collectif des pauvres, et dans ce cadre s’inscrit une pratique des enseignants, des jeunes, et des parents d’élèves visant à la promotion de tous, et à l’accès de tous aux savoirs nécessaires à une citoyenneté solidaire.

C’est à partir de cette philosophie que l’on peut actualiser les pédagogies de type Freinet ou autre : la « classe coopérative » de Freinet trouve son sens en tant qu’école d’une citoyenneté solidaire, voire même immédiatement en tant que participation des enfants et des jeunes à une prise en main citoyenne des services publics dans une optique de solidarité. Cela n’enlève rien à l’exigence que les jeunes acquièrent des savoirs, mais ils le font dans une logique de projet collectif où on peut trouver une place pour chacun, et pas dans la logique pyramidale actuelle qui fonctionne à la compétition et à l’exclusion des perdants à tous les étages. C’est pour faire tout cela qu’il nous faut plus de moyens, pas pour faire de l’acharnement thérapeutique à vouloir façonner nos élèves dans un modèle intellectuel et institutionnel hérité du lycée bourgeois du XIXème siècle.

(source : Joël Martine, prof de philo au bord du burn out en lycée ZEP à Marseille publié sur regards.fr)


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Published by jean-rumain
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