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6 novembre 2012 2 06 /11 /novembre /2012 16:54

 

La lutte contre l’immigration est le nouveau marché en vogue pour les sociétés de sécurité et d’armement. Dans un livre, la juriste Claire Rodier décrypte le boom de cette « xénophobie business ». Où l’on apprend que les sociétés privées, appuyées par la Commission européenne, investissent des dizaines de millions d’euros dans des technologies anti-migrants, que GDF-Suez, via une filiale, gère des centres de rétention… Entretien.

Basta ! : Lorsque le business de l’immigration est évoqué, c’est le plus souvent pour pointer du doigt les « passeurs ». Qui d’autre profite de la sécurisation des frontières ?

Claire Rodier : Les discours des responsables politiques sur les « affreux passeurs » sont une façon pour les États de se dédouaner, comme si ceux qui font passer les frontières moyennant finances étaient les seuls responsables de ce qui arrive aux migrants. D’autres « acteurs économiques » profitent de ces politiques de contrôle des frontières, en particulier les sociétés de sécurité. C’est un marché qui ne cesse de croître depuis plus d’une décennie. En 2009, le chiffre d’affaires de la « sécurité globale » est estimé à plus de 450 milliards d’euros, ce qui représente une progression annuelle de plus de 10% en moyenne. Aux côtés de la lutte contre le terrorisme et de la sécurisation des lieux sensibles, comme les aéroports, on trouve la protection des frontières contre l’immigration désignée comme clandestine.

Les entreprises de sécurité organisent un « salon mondial de la sécurité intérieure des États », Milipol, en région parisienne. Le marché de la sécurité intérieure détrônerait-elle l’industrie de l’armement ?

On observe un glissement progressif du marché de l’armement militaire vers le secteur civil, où le marché de la lutte contre l’immigration est très porteur. Le salon Milipol a été organisé au départ par des entreprises françaises, soucieuses de se doter d’un outil de communication à destination d’un marché en pleine expansion. Leur objectif est de développer une véritable industrie européenne de la sécurité en mesure de concurrencer les pionniers que sont les États-Unis et Israël. Lancé fin 2010, le projet Oparus rassemble plusieurs entreprises européennes – BAE systems (Grande-Bretagne), Dassault Aviation (France), EADS (France et Allemagne), Sagem (France), Thales (France) – pour élaborer une stratégie commune d’exploitation des drones pour la surveillance des frontières terrestres et maritimes. Le projet est financé à hauteur de 1,19 million par le département recherche et développement de la Commission européenne.

L’argent public finance donc des recherches privées, à but lucratif. Ce business est-il plus largement soutenu ?

En 2007, Franco Frattini, alors commissaire européen chargé de la Justice et des Affaires intérieures, affirme que « la sécurité n’est plus un monopole des administrations mais un bien commun, dont la responsabilité et la mise en place doivent être partagées entre le public et le privé ». Par bien commun, il faut entendre « partage du gâteau ». Cela va au-delà d’une stratégie de lobbying auprès de tel ou tel parlementaire. C’est un travail de fond, en particulier dans les enceintes institutionnelles dédiées à la recherche. Les industriels y côtoient les décideurs politiques, ce qui leur permet de récupérer de l’argent pour mener des recherches grâce auxquelles ils vont faire évoluer leurs produits.

Dans un second temps, ils seront bien placés pour répondre aux appels d’offres des États et obtenir des marchés. Le parti pris du recours à la technologie de pointe est un facteur d’obsolescence rapide du matériel utilisé, donc de nécessité de son renouvellement. Un nouveau système de surveillance maritime, qui associe les forces armées maltaises, des sociétés privées et l’université de Las Palmas aux îles Canaries, repose par exemple sur des balises flottantes dotées de caméras infrarouges et d’hydrophones pour détecter les sons sous l’eau. Il est censé identifier les embarcations illégales. Budget total prévu pour la seule phase d’élaboration du dispositif, subventionnée par l’Union européenne : 5 millions d’euros.

La sécurité des frontières serait-elle en voie de totale privatisation ?

En France, nous ne connaissons pas encore une privatisation à tout va. Nous ne sommes pas aux États-Unis ou en Grande-Bretagne où le tournant libéral a été très sévère à partir des années 80. Ici, la délégation de prérogatives régaliennes, comme la sécurité, est souvent une étape plus difficile à franchir. Mais la Commission a récemment révisé les seuils communautaires, à partir desquels une procédure européenne s’impose dans la commande publique. Les marchés liés à la sécurité vont donc, de plus en plus, s’ouvrir aux partenaires européens.

 

En 2011, les résultats d’un appel d’offres lancé par le gouvernement italien pour la gestion de deux centres de rétention a été remporté par Gepsa, une filiale de GDF-Suez. C’est la première incursion hors du territoire national de cette entreprise française qui est l’un des principaux partenaires de l’administration pénitentiaire. Gepsa prend également en charge pour le compte du ministère de l’Intérieur quatre centres de rétention administrative. Cette privatisation permet la dilution des responsabilités. L’État déléguant n’est plus vraiment responsable de ce qui s’y passe. Sauf éventuellement, de mettre fin au contrat d’une entreprise qui exagèrerait un peu trop. Mais la responsabilité de ceux qui sont en première ligne est très ténue. La justice britannique a récemment décidé qu’il n’y aurait pas de poursuites pénales contre les responsables de la mort de Jimmy Mubenga, un angolais décédé par asphyxie lors de son refoulement de Grande-Bretagne.

A quoi sert l’agence européenne de contrôle des frontière, Frontex ?

Au départ, Frontex était chargée de coordonner les initiatives entre États membres en matière de contrôles extérieurs. Il s’agissait par exemple de ne pas envoyer deux patrouilles, l’une italienne, l’autre grecque, pour surveiller un même endroit sur l’Adriatique. C’est une entité susceptible d’être une interface entre les polices. Au nom de ce principe, le directeur de Frontex peut toujours dire qu’il n’est pas responsable des agents qui interviennent puisqu’ils sont mandatés par les États membres ! Frontex coordonne. Voilà pour l’affichage. En réalité, l’agence a un rôle d’acteur plus que de coordonnateur. Elle a de plus en plus de pouvoirs d’initiative, et a toute autonomie pour dire aux États membres où il faut intervenir, avec combien d’hommes et quel type de matériel. Cela permet ensuite de mobiliser des flottes, d’acheter des avions, des hélicoptères ou des bâtiments. Son budget a connu une croissance exponentielle passant de 6 millions d’euros en 2005 à 86 millions d’euros six ans plus tard. En 2011, le Parlement a voté un complément de 43,9 millions d’euros « en raison d’une augmentation considérable des activités opérationnelle de l’agence ». Qui fait quoi ? Et qui est responsable de quoi ? Personne ne le sait vraiment. Frontex est une caricature de la dilution des responsabilités.

Quel est l’impact de cette militarisation des contrôles aux frontières sur les migrants ?

Ils ont des effets concrets en terme de déplacements des trajectoires de migration. Depuis environ 8 ans, il y a un glissement des migrants de l’ouest vers l’est : ils essaient d’entrer en Europe par sa frontière méridionale. Cela correspond à des points de verrouillage successifs. Mais ces effets ponctuels ne remettent pas en cause les franchissements des frontières. On connait des gens qui sont passés cinq, six, dix fois entre la Tunisie et l’île de Lampedusa (Italie). C’est dire le peu d’effets sur la volonté de passer des migrants. Mais on continue d’expliquer aux populations européennes qu’il faut des systèmes de protection des frontières. C’est pourquoi je dis que le but, c’est plus la mise en place des dispositifs eux-mêmes que le fait d’empêcher les gens de passer.

(source : bastamag.net)

 

 

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Published by jean-rumain
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